La Silicon Valley se prépare aux élections de mi-mandat de 2026 non seulement avec du code et des capitaux, mais aussi avec de l’argent de campagne. Un nouveau réseau politique appelé Leading the Future a vu le jour, avec plus de 100 millions de dollars US promis pour soutenir des candidats et s’opposer à ceux perçus comme hostiles à l’intelligence artificielle. Révélé pour la première fois par le Wall Street Journal la semaine dernière, le groupe est soutenu par la société de capital-risque Andreessen Horowitz, le président d’OpenAI Greg Brockman et d’autres investisseurs et dirigeants éminents de l’IA.
Cette initiative montre que la politique de l’IA est passée des auditions et des livres blancs à l’arène électorale. Ses soutiens affirment que cet argent contribuera à garantir des « garde-fous raisonnables », plutôt que des lois restrictives.
Ses détracteurs y voient une tentative de l’industrie de façonner les règles à son avantage, à un moment où les effets sociétaux de l’IA — de la désinformation à l’automatisation — font l’objet d’un examen attentif.
Du lobbying aux PAC
Les entreprises technologiques font depuis longtemps du lobbying à Washington, Google, Meta et Amazon ayant chacune constitué d’importantes équipes chargées des affaires publiques au cours de la dernière décennie. Mais Leading the Future marque une nouvelle phase, celle de comités d’action politique consacrés spécifiquement à la politique de l’IA.
Contrairement au lobbying traditionnel, qui consiste à convaincre les législateurs, les PAC injectent des fonds dans les campagnes, la mobilisation des électeurs et la publicité afin d’influencer en premier lieu les personnes qui seront élues.
Le réseau est structuré comme un ensemble de super PAC, ce qui lui permet de lever et de dépenser des montants illimités, à condition de ne pas se coordonner directement avec les candidats. Ses soutiens jugent cette structure essentielle pour contrer ce qu’ils considèrent comme un ensemble croissant de propositions étatiques et fédérales susceptibles de freiner le développement de l’IA.
Comparaison avec les PAC des cryptomonnaies
Cette initiative reprend de près le modèle suivi par l’industrie des cryptomonnaies en 2024 avec un super PAC appelé Fairshake. Ce groupe a levé et dépensé plus de 100 millions de dollars US pour influencer les élections législatives et devrait rester actif en 2026. Les dirigeants de l’IA ont suivi de près la manière dont le bras politique des cryptomonnaies a contribué à bloquer certaines des législations les plus restrictives.
La différence tient à l’échelle et à l’ampleur. L’IA touche bien davantage de secteurs, de la santé à la défense, et occupe une place plus importante dans la vie quotidienne. Si Fairshake a été une expérience propre à un secteur, Leading the Future pourrait devenir un test de la manière dont la technologie elle-même s’organise politiquement.
Les législatures des États, premiers champs de bataille
Alors que le Congrès débat d’une législation globale sur l’IA, nombre des premières lois sont élaborées au niveau des États. La Californie a envisagé d’imposer des mentions concernant les contenus générés par l’IA. L’État de New York a plaidé en faveur d’audits des biais dans les algorithmes de recrutement. L’Illinois a étudié la mise en place de garde-fous pour la prise de décision automatisée.
Les PAC pro-IA devraient cibler les élections locales dans ces régions, en soutenant des candidats alignés sur les priorités de l’industrie. Cette démarche s’inscrit dans une stratégie plus large : empêcher la constitution d’un patchwork de lois contradictoires en influençant les résultats suffisamment tôt. L’approche rappelle celle adoptée pour la réglementation de la vie privée, lorsque le California Consumer Privacy Act a fait jurisprudence plusieurs années avant l’adoption de règles fédérales.
Comment les électeurs percevront le message
L’argent des PAC reste rarement en coulisses. Leading the Future devrait financer des publicités télévisées et numériques dans des circonscriptions disputées, présentant l’IA comme un moteur de croissance économique, de compétitivité nationale et même de sécurité publique.
Cette stratégie comporte des risques. Si les électeurs perçoivent avant tout l’IA comme une menace pour l’emploi, la vie privée ou l’intégrité de l’information, les messages soutenus par l’industrie pourraient se retourner contre elle. Les PAC des cryptomonnaies en ont fait l’expérience en 2024, lorsque certaines publicités ont été jugées déconnectées de la réalité dans un contexte de repli des marchés. L’IA pourrait susciter un scepticisme similaire si les campagnes politiques simplifient à l’excès des questions complexes comme les biais, la surveillance ou la désinformation.
La politique comme plateforme
Pour la Silicon Valley, cette offensive des PAC dépasse le cadre d’un seul cycle électoral. Elle traduit un changement de stratégie : considérer la politique comme une plateforme. De la même manière que des systèmes d’exploitation comme Windows ou Android ont créé des écosystèmes fidélisant les utilisateurs et les développeurs, les réseaux de PAC créent des écosystèmes politiques capables de protéger sur le long terme des politiques favorables à l’innovation.
La comparaison n’est pas fortuite. Des investisseurs comme Andreessen Horowitz et des dirigeants comme Brockman savent parfaitement construire et développer des plateformes. Ils appliquent désormais cette méthode à la politique, en pariant que l’établissement précoce d’une influence façonnera l’environnement réglementaire pour les années à venir.
Une lettre ouverte rédigée par 44 procureurs généraux américains avertit les grandes entreprises d’IA qu’elles « utiliseront chaque aspect de [leur] autorité » pour protéger les enfants des préjudices liés aux chatbots.


