Selon les procureurs fédéraux, un cofondateur de l’entreprise, un responsable basé à Taïwan et un prestataire surnommé « fixeur » ont orchestré un stratagème complexe pour faire parvenir clandestinement aux clients chinois des technologies américaines de pointe.
Jeudi, des procureurs fédéraux de New York ont rendu publique une mise en accusation visant trois hommes liés à Super Micro Computer, accusés de s’être entendus pour expédier illégalement vers la Chine des serveurs d’IA d’une valeur de plusieurs milliards de dollars, en violation de stricts contrôles américains à l’exportation.
Les accusés sont Yih-Shyan « Wally » Liaw, 71 ans, cofondateur et membre du conseil d’administration de Super Micro ; Ruei-Tsang « Steven » Chang, 53 ans, directeur commercial au bureau taïwanais de l’entreprise ; et Ting-Wei « Willy » Sun, 44 ans, un prestataire externe décrit par les procureurs comme un « fixeur ». Liaw, citoyen américain, et Sun, ressortissant taïwanais, ont été arrêtés jeudi et ont comparu devant un tribunal fédéral de San Jose. Chang est toujours en fuite.
Tous trois sont accusés de s’être entendus pour violer l’Export Control Reform Act, une infraction passible de 20 ans de prison au maximum ; de s’être entendus pour faire sortir clandestinement des marchandises des États-Unis ; et de s’être entendus pour frauder le gouvernement américain, ces deux dernières infractions étant chacune passible de cinq ans de prison au maximum.
Le fonctionnement du stratagème présumé
Selon la mise en accusation, le stratagème reposait sur une entreprise basée en Asie du Sud-Est, désignée uniquement sous le nom de « Company-1 », qui servait de façade.
Liaw et Chang ont demandé aux dirigeants de Company-1 de passer auprès de Super Micro des commandes de serveurs haute performance équipés de GPU Nvidia avancés, des serveurs qui ne pouvaient légalement être vendus à la Chine sans une licence du département américain du Commerce.
Les serveurs, souvent assemblés aux États-Unis, étaient d’abord expédiés vers les installations de Super Micro à Taïwan, puis livrés à Company-1 en Asie du Sud-Est. De là, une entreprise de logistique retirait leur emballage d’origine, les plaçait dans des cartons sans marquage et les acheminait vers leur destination finale en Chine.
Entre 2024 et 2025, Company-1 a acheté environ 2,5 milliards de dollars de serveurs dans le cadre de cet arrangement. Sur une période de trois semaines, entre la fin avril et la mi-mai 2025, environ 510 millions de dollars de serveurs, dont certains équipés des dernières puces B200 de Nvidia et des puces H200, ont été détournés vers la Chine.
Pour dissimuler leurs agissements, les accusés et leurs complices utilisaient des applications de messagerie chiffrée afin de coordonner les volumes expédiés, les destinations finales en Chine et les stratégies visant à tenir l’équipe chargée de la conformité de Super Micro dans l’ignorance.
Les serveurs fantômes et les sèche-cheveux
Lorsque l’équipe chargée de la conformité de Super Micro prévoyait une inspection, les accusés auraient installé des milliers de serveurs « factices » : des répliques physiques, non fonctionnelles, des véritables produits. Ceux-ci étaient placés dans des entrepôts où Company-1 était censée stocker les serveurs qu’elle avait achetés. Selon les procureurs, les véritables serveurs avaient déjà été expédiés illégalement en Chine.
Mais la supercherie ne s’est pas arrêtée là.
Lorsque des responsables du département américain du Commerce ont prévu leur propre inspection des achats de Company-1, les accusés auraient préparé une nouvelle fois les serveurs factices. Selon la mise en accusation, des caméras de surveillance ont filmé Sun et un courtier dont le nom n’a pas été révélé en train d’utiliser un sèche-cheveux pour retirer soigneusement les étiquettes et les autocollants portant les numéros de série des cartons de serveurs authentiques et des serveurs factices, puis de les remettre en place afin de donner aux contrefaçons une apparence authentique.

Les images, citées dans la mise en accusation, montrent les deux hommes fabriquer méthodiquement l’illusion d’un entrepôt d’Asie du Sud-Est conforme aux règles et entièrement approvisionné. Image : Department of Justice
Réaction de l’entreprise
Super Micro Computer, dont le siège se trouve à San Jose, en Californie, a publié jeudi un communiqué soulignant que l’entreprise n’est pas citée comme défenderesse dans la mise en accusation.
« Supermicro a été informée aujourd’hui que le bureau du procureur des États-Unis pour le district sud de New York a rendu publique une mise en accusation visant trois personnes associées à l’entreprise », indique le communiqué.
L’entreprise a annoncé avoir placé Liaw et Chang en congé administratif et avoir mis fin, avec effet immédiat, à sa relation avec Sun.
« Les agissements de ces personnes décrits dans la mise en accusation constituent une violation des politiques et des contrôles de conformité de l’entreprise, notamment les efforts visant à contourner les lois et réglementations applicables en matière de contrôle des exportations », a déclaré Super Micro. « Supermicro dispose d’un solide programme de conformité et s’engage à respecter pleinement toutes les lois et réglementations américaines applicables en matière de contrôle des exportations et des réexportations. »
L’entreprise a ajouté qu’elle coopérait pleinement à l’enquête du gouvernement et qu’elle continuerait de le faire.
Super Micro a également annoncé vendredi que Liaw avait démissionné du conseil d’administration, avec effet immédiat. L’entreprise a nommé DeAnna Luna au poste de directrice par intérim de la conformité ; elle supervisait auparavant les autorisations d’exportation chez Intel.
Réaction des marchés
L’action de Super Micro a plongé de 33 % vendredi, clôturant à 20,53 dollars, soit la plus forte baisse en une seule séance pour l’entreprise depuis octobre 2018. Ce recul a effacé plus de 6 milliards de dollars de la capitalisation boursière de l’entreprise.
L’affaire a ébranlé les investisseurs et ravivé les inquiétudes quant à la manière dont des puces d’IA soumises à des restrictions, dont beaucoup sont fournies par Nvidia, continuent d’arriver en Chine malgré des contrôles stricts.


